
Une reine d'Espagne y est morte, Proust y a rencontré Joyce une seule fois, le haut commandement allemand y a siégé quatre ans, et la guerre du Vietnam s'y est terminée. Ce qui s'est réellement passé au 19 avenue Kléber, devenu The Peninsula Paris.
Le 27 janvier 1973, quatre délégations se sont assises autour d'une table de chêne marqueté, au premier étage du 19 avenue Kléber, pour signer les accords qui mettaient fin à la guerre du Vietnam. La pièce existe toujours. Elle s'appelle aujourd'hui le Bar Kléber, elle ouvre tous les jours de midi à minuit et demi, et l'on y sert un cocktail baptisé 1973, au cognac, à la Bénédictine, au yuzu et au sirop de pandan maison, à 36 euros.
C'est le raccourci le plus spectaculaire de l'hôtellerie parisienne, mais ce n'est qu'un épisode. Ce bâtiment a successivement abrité la retraite d'une reine d'Espagne déchue, le palace le plus moderne de la Belle Époque, la délégation britannique de la Conférence de la paix de 1919, la dernière soirée mondaine de Marcel Proust, le haut commandement militaire allemand en France, le premier siège de l'UNESCO et le centre de conférences du Quai d'Orsay. Il n'a été un hôtel que pendant quarante et un ans au total, en deux fois, séparées par soixante-dix-huit ans d'autre chose.
Voici ce qui s'est réellement passé au 19 avenue Kléber, ce qui relève de la légende d'hôtel, et ce qu'il en reste à voir.
En 1864, Alexandre Petrovitch Basilewsky, collectionneur et diplomate russe, fait construire au 19 de ce qui s'appelle alors l'avenue du Roi-de-Rome un hôtel particulier signé Clément Parent. Il voulait un petit Versailles. Les sites hôteliers lui donnent volontiers du « comte » : les sources patrimoniales, elles, ne lui connaissent aucun titre comtal.
En 1868, la révolution de septembre chasse d'Espagne Isabelle II. Elle rachète la maison, la rebaptise palais de Castille et y installe une cour en exil. Elle abdique le 25 juin 1870 en faveur de son fils, le futur Alphonse XII, et reste. Elle y donnera des concerts privés, y recevra pendant plus de trois décennies, et y mourra le 9 avril 1904, à soixante-treize ans. Trente-six ans à la même adresse.
Un détail de cette période a traversé toutes les démolitions : ses équipements de salle de bains, dont sa baignoire en marbre, ont été conservés par l'hôtelier qui lui a succédé et installés dans la suite présidentielle du futur Majestic. Ils se trouvent aujourd'hui dans la Suite Historique. C'est probablement le plus vieil objet encore en service dans un palace parisien.
À la mort de la reine, le terrain est convoité par le gouvernement américain, qui veut y loger son ambassade, et par le roi des Belges. C'est un entrepreneur, Léonard Tauber, qui l'emporte. Il rase le palais de Castille et confie le chantier à l'architecte Armand Sibien. Les deux hommes voyagent ensemble, jusqu'aux États-Unis, pour en rapporter les innovations les plus récentes.
Le résultat ouvre en décembre 1908 sous le nom d'Hôtel Majestic, et il n'a alors pas d'équivalent en France. Sa structure repose sur du béton armé et des poutres Hennebique, ce qui permet des volumes publics considérables sans forêt de colonnes. Il compte quatre cents chambres, un roof garden, des salles de bains à chaque étage. Les ferronneries d'art sont commandées à Schwartz & Meurer, l'entreprise qui a monté la tour Eiffel. Il possède même un grand orgue de salon, revendu depuis et installé à l'église Saint-Michel des Batignolles.
Une précision utile, parce qu'elle circule beaucoup : la formule « le premier hôtel à proposer des salles de bains privées, 350 pour 400 chambres » est à manier avec prudence. Le même ratio, aux mêmes dates, est documenté pour le Majestic de Nice, construit lui aussi entre 1906 et 1908. Les deux établissements sont vraisemblablement confondus depuis des décennies.
Le Majestic n'aura pas dix ans de tranquillité. Dès 1914, il est réquisitionné comme hôpital militaire à l'initiative du philanthrope britannique Henry Devenish Harben, pendant cinq mois. Endommagé, il ne rouvre qu'en 1916.
De février à juin 1919, il devient le quartier général de la délégation britannique à la Conférence de la paix. Environ quatre cents fonctionnaires y logent, dont le jeune diplomate Harold Nicolson. Et le 30 mai 1919, une trentaine d'experts américains et britanniques se réunissent dans l'hôtel, à l'initiative de Lionel Curtis, pour créer une institution permanente de politique étrangère. Du côté britannique, cette réunion donnera naissance au Royal Institute of International Affairs, plus connu sous le nom de Chatham House. Du côté américain, au Council on Foreign Relations.
Ce n'est pas une anecdote d'hôtel : Chatham House elle-même documente cette origine. Deux des institutions les plus influentes du XXe siècle en matière de relations internationales ont été conçues dans un salon de l'avenue Kléber.
Ce soir-là, les mécènes anglais Sydney et Violet Schiff louent un salon privé du Majestic pour fêter la première du ballet Renard de Stravinsky, donnée à l'Opéra par les Ballets russes de Diaghilev. Le souper commence peu après minuit. Autour de la table : Igor Stravinsky, Serge Diaghilev, Pablo Picasso, le critique Clive Bell et le chef d'orchestre Ernest Ansermet. Picasso porte une écharpe catalane rouge nouée sur la tête.
James Joyce arrive après le dîner, ivre et débraillé, s'assoit à côté de son hôte, la tête dans les mains, et finit par s'endormir en ronflant. Marcel Proust arrive entre deux et trois heures du matin, enveloppé de fourrure, ganté de chevreau blanc. Les deux hommes échangent quelques phrases. C'est leur unique rencontre, et les versions de ce qu'ils se sont dit ne concordent pas, pour une raison simple : ni le menu ni la liste des convives n'ont été publiés à l'époque. On sait en réalité très peu de choses de cette soirée, ce qui explique qu'elle ait été racontée de vingt façons depuis. Le récit de référence reste celui de Richard Davenport-Hines, Proust au Majestic, publié en français chez Grasset en 2008.
Proust meurt le 18 novembre 1922, six mois jour pour jour après cette nuit. C'était sa dernière soirée mondaine.

Deux autres passages méritent d'être signalés pour cette décennie. En 1924, l'hôtel accueille la première Olympiade d'échecs non officielle. En 1931, un jeune homme recalé d'Oxford travaille dans ses cuisines : David Ogilvy, futur inventeur de la publicité moderne. Quant à George Gershwin, que toutes les brochures créditent d'avoir composé Un Américain à Paris dans une chambre du Majestic en 1928, son séjour est plausible mais aucune source musicologique de référence ne le mentionne. L'œuvre naît d'un fragment écrit en 1926 et est achevée à New York en novembre 1928. À lire au conditionnel.
C'est la séquence la plus lourde de cette adresse, et celle que les récits d'hôtel escamotent le plus volontiers. Elle mérite d'être dite précisément.
L'hôtel a cessé d'en être un avant la guerre. En 1936, l'État achète le bâtiment et y installe la direction de l'Armement du ministère de la Guerre. En octobre 1940, l'occupant y installe le Militärbefehlshaber in Frankreich, le commandement militaire allemand en France, dirigé successivement par les généraux Otto puis Carl-Heinrich von Stülpnagel. Le bâtiment devient l'organe central de l'administration militaire d'occupation.
Ce qui s'y traite n'est pas de l'intendance. Les services du MBF y instruisent la politique de répression, la prise et l'exécution d'otages, et des centaines d'ordres de déportation visant la population juive de Paris. Le camp d'internement de Royallieu, à Compiègne, relève de son autorité. Le travail d'archives de l'historienne Gaël Eismann, publié sous le titre Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée (1940-1944) chez Tallandier en 2010, reste la référence sur ce que cette administration a décidé et exécuté depuis ces bureaux.
Le même bâtiment a été, pour partie, un foyer de dissidence interne. Les archives documentent des conflits répétés entre le commandement militaire, la Gestapo et la SS. Et c'est depuis son bureau du deuxième étage que Carl-Heinrich von Stülpnagel a préparé le volet parisien du complot du 20 juillet 1944 contre Hitler. L'attentat échoue, Stülpnagel est rappelé à Berlin, tente de se suicider et est exécuté. Ces deux réalités coexistent dans le même immeuble et ne s'annulent pas : la seconde ne rachète rien de la première.
Le 25 août 1944, dans l'après-midi, la garnison du Majestic se rend aux hommes de la 2e DB. L'avenue Kléber est barricadée. Un sous-officier français est abattu par un tireur posté sur le toit pendant que les officiers montent les marches. Cinquante officiers et trois cents hommes déposent les armes. Un chasseur de l'hôtel, bilingue, sert d'interprète.
Le 16 septembre 1946, l'UNESCO installe son siège au 19 avenue Kléber. Elle y restera jusqu'en 1958, avant de rejoindre le bâtiment en Y de la place de Fontenoy. Douze ans de fonctionnement de l'organisation, dans les murs de l'ancien Majestic.
Le départ de l'UNESCO ne rend pas le bâtiment aux hôteliers. En 1958, le ministère des Affaires étrangères le transforme en Centre de conférences internationales, l'aménagement étant attribué à l'architecte Jacques Carlu, celui du palais de Chaillot. Pendant cinquante ans, l'adresse devient le lieu par défaut des négociations que la France accueille.
Les pourparlers américano-nord-vietnamiens s'ouvrent avenue Kléber le 13 mai 1968. Ils dureront près de cinq ans. Le 23 janvier 1973, Henry Kissinger et Lê Đức Thọ paraphent le texte. Le 27 janvier 1973, l'accord est signé officiellement au 19 avenue Kléber par les quatre parties. Le cessez-le-feu prend effet à minuit, heure de Greenwich, le soir même.
La suite est moins connue et vaut d'être rappelée. Le prix Nobel de la paix 1973 est attribué conjointement à Kissinger et à Lê Đức Thọ. Lê Đức Thọ le refuse, au motif que la paix n'est pas réellement établie au Sud-Vietnam. Deux membres du comité Nobel démissionnent en signe de protestation. C'est l'un des seuls refus de l'histoire du prix.

Ce n'est pas la seule signature de cette pièce. Les accords de Paris sur le Cambodge y sont signés le 23 octobre 1991. Le procès du sang contaminé devant la Cour de justice de la République s'y tient en 1999. Les accords Kléber sur la Côte d'Ivoire y sont conclus en 2003. Le Quai d'Orsay y maintient des services jusqu'en mars 2009.
Une correction s'impose au passage, parce qu'elle est reprise partout, y compris sur la fiche anglophone du bâtiment : l'OCDE n'a pas été fondée ici. La convention a été signée le 14 décembre 1960 au château de la Muette, dans le même arrondissement, ce que l'OCDE documente elle-même.
En avril 2007, l'État vend l'immeuble au qatari Barwa Real Estate pour 404 millions d'euros. Quatre mois plus tard, Barwa le revend 456 millions. En janvier 2009, le groupe hongkongais The Hongkong and Shanghai Hotels, propriétaire de la marque Peninsula, entre au capital de la structure propriétaire aux côtés de Katara Hospitality, avec un contrat de gestion de trente ans. Le chantier démarre en juin 2010. L'hôtel rouvre le 1er août 2014, premier Peninsula d'Europe.
Sur le coût, il faut être précis parce que les chiffres cités vont de 157 à 850 millions d'euros et ne recouvrent pas la même chose. Le constructeur, Vinci, a communiqué sur un montant total d'opération de 317 millions. Le directeur général de HSH a donné aux Echos, en juin 2014, le chiffre de 430 millions pour la seule rénovation. Les Echos et Valeurs actuelles ont avancé 750 à 850 millions en incluant l'acquisition des murs, soit environ 4,2 millions d'euros par chambre. Les trois chiffres peuvent être exacts simultanément.
Ce qui est vérifiable, ce sont les gestes. Tous les planchers ont été déposés, trois niveaux de sous-sol creusés, le bâtiment surélevé puis reposé sur ses fondations, 35 370 mètres cubes de terre évacués. Les 10 000 mètres carrés de façade ont été repris par vingt tailleurs de pierre de l'entreprise Degaine, avec de la pierre tirée des mêmes carrières qu'en 1908, Saint-Leu-la-Forêt, Chauvigny et Comblanchien. Les motifs trop dégradés, fleurs, nœuds et rubans, ont été resculptés à la main d'après des photographies d'époque, jusqu'à douze heures pour un seul nœud. La toiture a reçu 100 000 ardoises d'Angers-Trélazé, une partie taillée à la main en écaille de poisson. L'Atelier Gohard, celui du dôme des Invalides et de la flamme de la statue de la Liberté, a posé à la main environ 40 000 feuilles d'or. Les fresques du salon Kléber ont été confiées à Cinzia Pasquali, restauratrice du Louvre et de Versailles. Plus de mille boiseries d'époque ont été déposées, restaurées et replacées.
Détail qui boucle la boucle : les ferronneries de l'escalier ont été reprises par Schwartz & Meurer, la maison déjà présente sur le chantier de 1906.

C'est écrit partout, y compris dans la presse nationale : « bâtiment classé », « certains éléments classés monument historique », « le salon des accords est classé ». Nous avons vérifié dans la base Mérimée, qui recense les immeubles protégés au titre des monuments historiques, puis dans le jeu de données des protections patrimoniales du PLU de la Ville de Paris. Il n'existe aucune notice au 19 avenue Kléber. Les seuls éléments protégés de l'avenue sont les édicules Guimard des stations Kléber et Boissière, et l'ambassade du Pérou au numéro 50.
La contrainte réelle est celle des abords : le bâtiment se situe dans le périmètre de protection de l'Arc de Triomphe et de l'édicule Guimard, ce qui soumet les travaux à l'accord de l'Architecte des Bâtiments de France. Rien n'obligeait en revanche à rouvrir les carrières de 1908 ni à repasser 40 000 feuilles d'or à la main.
Autrement dit, le chantier le plus patrimonial de l'hôtellerie parisienne récente a été mené sur un bâtiment que l'État ne protège pas, par des propriétaires qui n'y étaient pas tenus. C'est plus intéressant que la légende du classement, et c'est vrai.
La plupart de ces lieux sont accessibles, certains sans y dormir. Voici l'état de l'adresse au 11 août 2026.

Pour y dormir, la chambre Deluxe démarrait à 1 240 euros la nuit au relevé du 11 août 2026, hors petit-déjeuner et hors taxe de séjour parisienne en catégorie Palace, fixée à 15,93 euros par adulte et par nuit depuis le 1er janvier 2026. Le détail des catégories, des tarifs observés et des points de vigilance figure sur notre fiche de l'établissement, aux côtés des douze autres palaces parisiens distingués par l'État en 2026.
Le 19 avenue Kléber n'est pas un hôtel qui s'est trouvé une histoire, c'est une histoire qui a fini par redevenir un hôtel. Sur cent dix-huit ans d'existence, le bâtiment aura passé quarante et un ans en exploitation hôtelière, de 1908 à 1936 puis depuis 2014, et soixante-dix-huit ans en autre chose : hôpital, ministère, siège d'occupation, organisation internationale, centre de négociations.
Si vous ne deviez retenir que trois faits, ce seraient ceux-là. Chatham House et le Council on Foreign Relations ont été conçus dans un salon de cette maison le 30 mai 1919. Le commandement militaire allemand en France y a administré la répression et la déportation pendant quatre ans, et le complot du 20 juillet 1944 y a eu son antenne parisienne. La guerre du Vietnam s'y est terminée le 27 janvier 1973, et l'un des deux lauréats du Nobel qui a suivi l'a refusé.
Et si vous voulez vérifier une seule chose sur place, prenez un verre au Bar Kléber en fin d'après-midi, quand la salle est encore vide. C'est la même pièce.
Cet article repose sur des sources primaires et institutionnelles chaque fois qu'elles existent : Chatham House pour 1919, l'UNESCO pour 1946, les archives du Département d'État américain et la Fondation Nobel pour 1973, l'OCDE pour la correction concernant sa fondation, la base Mérimée et les données du PLU de la Ville de Paris pour le statut patrimonial, le site officiel de l'établissement et ses cartes pour les prix. Pour la période 1940-1944, nous nous appuyons sur le travail d'archives de Gaël Eismann (Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée, Tallandier, 2010) et non sur les récits d'hôtel.
Quatre affirmations très répandues ont été écartées après vérification : le classement du bâtiment au titre des monuments historiques, la fondation de l'OCDE sur place, la composition d'Un Américain à Paris dans une chambre du Majestic, et la mention d'une réplique d'avion grandeur nature. Une cinquième, le ratio de 350 salles de bains pour 400 chambres, est signalée comme probablement confondue avec le Majestic de Nice.
Les tarifs ont été relevés le 11 août 2026 sur le moteur de réservation et les cartes de l'établissement. Ce sont des prix dynamiques, ils bougeront. Nous n'avons pas séjourné dans cet hôtel et ne portons aucun jugement sur l'accueil ou le service : cet article porte sur un bâtiment et sur des faits vérifiables.
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