
Le Chabanais, le One-Two-Two, le Sphinx, la loi Marthe Richard de 1946 : l'histoire des maisons closes de Paris, ce qu'il en reste aujourd'hui, et la maison de 1905 où l'on peut encore dormir.
Pendant près d'un siècle et demi, la prostitution a été réglementée en France, et Paris comptait plusieurs centaines de maisons de tolérance déclarées à la préfecture de police. Toutes ont fermé en 1946. Il en reste des légendes, quelques meubles, des archives, et une seule maison où l'on peut encore dormir.
Une maison de tolérance devait être déclarée à la préfecture de police. La tenancière y tenait un registre où chaque pensionnaire était inscrite sous un numéro, d'où l'expression de « filles à numéro », et la police des mœurs contrôlait ce registre comme les visites sanitaires. Les femmes qui exerçaient hors des maisons étaient, elles, inscrites aux registres de la préfecture : les « filles en carte ». Un règlement de 1900 dispensait de registre les maisons de rendez-vous les plus chères.
Ces dossiers existent encore. Les archives de la préfecture de police conservent un fonds de la police des mœurs couvrant 1820 à 1975, avec des dossiers de tenancières et de lieux, parfois accompagnés de plans et de photographies. Ils ne sont communicables qu'après cent ans, et la plupart des archives antérieures à 1871 ont brûlé sous la Commune.
Au 12 rue Chabanais, près du Palais-Royal, dans le 2e, le Chabanais ouvre en 1877 ou 1878 selon les sources. Sa clientèle en fait une légende, à commencer par le prince de Galles, futur Édouard VII, qui en est un habitué jusqu'à son couronnement en 1901.
Son mobilier est dispersé aux enchères le 8 mai 1951. Le plus célèbre, le fauteuil dit d'amour du prince, est aujourd'hui conservé par la maison d'ébénisterie Soubrier, qui l'a racheté en 1986. Mais une étude publiée en 2024 dans les Cahiers de l'École du Louvre, fondée sur les archives de Soubrier, montre que ce fauteuil a été commandé en janvier 1911, après la mort d'Édouard VII : c'est une réplique. Le fauteuil original, s'il a existé, a disparu. L'immeuble du Chabanais abrite aujourd'hui des bureaux.
Le One-Two-Two, au 122 rue de Provence, ouvre en 1924 dans l'ancien hôtel d'un prince Murat, et se surélève de quatre étages en 1933. Il est connu pour ses chambres à thème, dont une imitait un wagon-lit, et pour son restaurant. Il ferme en 1946.
Le Sphinx, boulevard Edgar-Quinet, dans le 14e, ouvre le 24 avril 1931 sous l'enseigne d'un bar américain, avec un décor néo-égyptien et un bar Art déco. Fermé en 1946, il est démoli en 1962, et un immeuble ordinaire occupe aujourd'hui l'adresse.
Le peintre de la Belle Époque le plus associé aux maisons closes est Henri de Toulouse-Lautrec, qui leur a consacré une série d'œuvres entre 1891 et 1895. La plus connue, Au salon de la rue des Moulins, peinte en 1894, est conservée au musée Toulouse-Lautrec d'Albi. Contrairement à une idée répandue, la maison représentée n'est pas à Pigalle : elle se trouvait rue des Moulins, dans le 1er arrondissement.
En 2015 et 2016, du 22 septembre au 17 janvier, le musée d'Orsay a consacré à ces images l'exposition Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910, où figurait le fauteuil de Soubrier.
Le 13 décembre 1945, Marthe Richard, conseillère municipale de Paris, dépose une proposition de fermeture des maisons de la capitale, et le préfet de police s'engage à les fermer dans les trois mois. La loi du 13 avril 1946, dite loi Marthe Richard, étend la mesure à toute la France : elle ferme les maisons de tolérance, renforce la lutte contre le proxénétisme et met fin au système réglementaire.
Combien de maisons ont fermé à Paris ? Les chiffres varient : 177 établissements selon Le Monde en 1945, 195 selon d'autres décomptes, environ 1 400 pour toute la France.
Quelques lieux témoignent encore de cette époque. Aux Belles Poules, rue Blondel dans le 2e, une ancienne maison close a gardé ses mosaïques, protégées au titre des Monuments historiques ; c'est un lieu qui se privatise, pas un hôtel. Dans le 17e, un hôtel ouvert en 2016 occupe une ancienne maison galante, mais celle-ci n'a ouvert qu'après 1946, dans la clandestinité. D'autres hôtels revendiquent un passé sulfureux que les sources ne confirment pas toujours.
Au 10 rue de Bruxelles, dans le 9e, à une centaine de mètres du Moulin Rouge, la Maison Souquet occupe une maison de plaisirs ouverte en 1905 par une certaine Madame Souquet, et refermée dès 1907, selon l'hôtel et la presse. Elle est devenue un hôtel de vingt chambres en mars 2015.
Aucune photographie d'époque n'a survécu. Plutôt que d'inventer, les propriétaires et le décorateur Jacques Garcia se sont appuyés sur les plans et les codes de ces maisons tels que les historiens les ont documentés. Le rez-de-chaussée reprend l'enfilade d'une maison de tolérance : un salon réservé aux hommes, un salon de présentation, un salon « d'après » pour le dernier verre. Les chambres portent le nom de courtisanes de la Belle Époque, La Belle Otero, La Païva, Liane de Pougy, Cléo de Mérode, et la bibliothèque ne réunit que des éditions antérieures à 1905.
Nous y avons séjourné, et c'est la seule adresse de notre guide notée dix sur dix. Le 29 septembre 2026, la chambre De Luxe s'affichait à 400 euros la nuit pour deux, et chaque client dispose une heure par jour, sans supplément, du bassin privatisé du sous-sol. Pour découvrir le quartier, voyez où dormir près du Moulin Rouge, et pour d'autres bâtiments à histoire, nos hôtels insolites à Paris.
Avec la loi du 13 avril 1946, dite loi Marthe Richard, qui a fermé les maisons de tolérance dans toute la France et renforcé la lutte contre le proxénétisme. Paris avait engagé la fermeture de ses maisons dès décembre 1945.
Les chiffres varient selon les sources : 177 établissements selon Le Monde en 1945, au moment où leur fermeture est décidée, et jusqu'à 195 selon d'autres décomptes. On en comptait environ 1 400 dans toute la France.
Oui. La Maison Souquet, rue de Bruxelles, dans le 9e, occupe une maison de plaisirs ouverte en 1905 et fermée en 1907. C'est un hôtel de vingt chambres depuis 2015, à partir de 400 euros la nuit pour deux.
Cet article s'appuie sur Légifrance pour la loi du 13 avril 1946, sur FranceArchives et les archives de la préfecture de police pour les fonds de la police des mœurs, sur l'étude de Michèle Mariez publiée dans les Cahiers de l'École du Louvre en 2024 pour le fauteuil du Chabanais, sur le musée d'Orsay et le musée Toulouse-Lautrec, et sur la presse pour le reste. Nous n'avons pas consulté nous-mêmes les archives de la préfecture : le passé de la Maison Souquet repose sur l'hôtel et la presse. L'équipe a séjourné à la Maison Souquet.
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